valise à mélitrucs

Mémo de la manif pas (trop) validiste

… à l’attention des collectifs

Quasi toutes les manifs de lutte ou les fiertés sont inaccessibles à tout plein de personnes. En particulier handies, psychoatypiques (troubles mentaux), malades chroniques, Sourd.e.s, neuroatypiques (autisme) et malvoyant.e.s. On aimerait venir, mais on ne peut pas. Pas sans nous mettre en difficulté, pas sans douleurs, sans crises, sans se sentir mal plusieurs jours. Les manifs ne sont pas accessibles : elles nous excluent.

En même temps on entend plein d’injonctions à se rendre aux manifs, à « sortir de son canapé ». Ça nous fait un peu mal au ventre de ne pas y avoir notre place, et qu’on nous reproche de ne rien faire, alors que ce sont aussi nos luttes. Ces injonctions sont validistes. Elles effacent par ailleurs le travail fait hors-rue par tout un tas de militant.e.s.

Le but de ce zine, c’est de vous aider à changer : rendre vos manifs accessibles, nous inclure activement dans vos luttes et vous amener à lutter à nos côtés.

Plan de l’article

  1. Rendre votre orga accessible
  2. Organiser des manifs autrement
  3. Discriminations et harcèlement
  4. Informer, informer, informer

« Handi.e. » désigne ici une identité, un terme-parapluie qui englobe des personnes concernées par tous types de maladies, troubles, douleurs, visibles ou non, chroniques et durables. On peut aussi lister « handie (sous-entendu moteur ou visible), malade chronique, PA (psychoatypique), NA (neuroatypique), Sourd.e.s, Malvoyant.e.s, etc ».

Être handi.e n’est pas un coup du sort, c’est une identité politique à partir de laquelle on peut faire une critique des oppressions systémiques. Comme pour toutes les autres, il y a une différence entre « être concerné par » et politiser son identité, s’en prendre à un système oppressif, ici validiste. Comme pour toutes les autres, il y a une grande diversité de situations individuelles, de vécus et de prises de conscience. Très souvent, le validisme est internalisé (melitruc.wordpress.com/2018/02/26/spirale-internalisation-et-validisme).

Le point commun : être exposé au validisme (infokiosques.net/spip.php?article184)

Le validisme, c’est une oppression systémique qui détermine que la norme et la seule existence acceptable est celle de l’idéal de la médecine. Pas de trouble, de maladie, de douleur, de souffrances psy, des gentes-machines productives : toutes les autres existences sont sans valeur, pitoyables ou maltraitables, et leur mort n’est qu’un détail de l’histoire (d’ailleurs c’est elleux les méchant.e.s, qui mentent, qui manipulent, c’est bien connu). Nos corps et notre mental sont parfois compliqués au quotidien, mais ce sont les normes et les attentes sociales qui nous handicapent, de l’architecture et l’urbanisme, aux normes scolaires, au droit du travail, aux normativités médicales.

On vous demande de changer. Ce n’est pas pour votre auto-satisfaction ni auto-congratulation. C’est une question de responsabilité politique :

Nous avons nos propres luttes, autonomes : nos propres modalités d’organisation, nos lieux, nos réseaux, nos moments, nos publications. On n’a pas besoin de vous pour ça. Mais pourquoi se croise-t-on si rarement ?

Vos revendications nous oublient – malgré tous nos points communs et toutes les intersections où on pourrait se rencontrer. Vous préparez un futur dans lequel nous n’avons pas de place, nous qui ne serons jamais productives à 100%. Dans vos futurs, vous pourrez continuer à nous infantiliser, à nier notre autonomie, à nous pathologiser ou ignorer nos besoins d’adaptations… Ce futur ne sera pas juste. Intégrez-nous explicitement dans vos luttes et faites évoluer vos revendications.

Que pouvez-vous faire ?

C’est un travail de long terme, de formation politique, qui implique d’accepter de transformer vos manières de réfléchir et d’agir. Ce travail prend beaucoup de temps et aucune orga ne sera immédiatement parfaite. C’est chaque pas qui compte.

Partie 1 – Rendre votre orga accessible

Avant les préparations de la manif, c’est important de faire le détour par votre organisation, collectif, asso, etc. Comment fonctionnez-vous ?

1.1. Votre orga est-elle vraiment accessible ?

Aucune personne handie dans votre orga ?

Et pourtant ! Plein de militantes handies sont politisées, révolutionnaires et radicales – allez voir sur les réseaux.

Et pourtant ! Dans la plupart des orga et collectifs, un certain nombre de personnes ont des diagnostics, troubles ou problèmes de santé. Elles ne se reconnaissent pas forcément dans l’identité politique handie, elles ne parlent pas forcément de leurs difficultés. Et pourtant, elles ont des besoins d’accessibilité et sont confrontées en permanence aux barrières de l’orga, elles s’épuisent, se dévalorisent, se démotivent et bingo ! – risque de burn-out militant. Elles n’osent pas forcément demander plus des aménagements, par peur des discussions intrusives, des questions sur les diagnostics, des conseils non sollicités de traitement, des jugements sur leur personne et leur manière de faire. Elles sont dans un environnement validiste qui ne propose aucun moment d’échange, qui ne garantit pas l’absence de jugement ou de stigmatisation, ni la compréhension envers nos limites, ni le fait que nos demandes d’adaptation ne sont pas des souhaits mais de vrais besoins.

1.2 Permettre la participation des handies

C’est peut-être par là qu’il faut commencer pour le long terme : s’adapter aux besoins et travailler sur l’accessibilité.

1.3 Observer le validisme au sein de votre orga

Il ne suffit pourtant pas de mettre en place plus d’accessibilité matérielle. Le validisme est aussi une idéologie et une manière d’organiser les activités communes et de créer des hiérarchies. Une étape cruciale est d’accepter de voir le validisme dans votre orga elle-même. Quelles sont les modes d’organisation du travail ? Permettez-vous bien à chacun.e d’avoir le temps de repos, de calme et de régénération nécessaire (à l’échelle d’une réu ou d’une année) ? Tout est-il toujours fait à la dernière minute sous le stress ? Quelles sont les attentes envers les membres, les injonctions explicites ou implicites de productivité ?  Comment fonctionne la (dé)valorisation : quels comportements ou capacités sont héroïsés et lesquels sont dénigrés ? Quel est le langage est utilisé  dans vos slogans, textes et pancartes : n’est-il ni sexiste, ni raciste, ni validiste ? Ne traitez-vous pas vos adversaires de « fous », de « malades » ou n’utilisez-vous pas des noms de maladie, de diagnostic ou de traitement de manière métaphorique (« le cancer de », « être autiste », « être sourd à ») ?

Il n’y a pas de secret. Le validisme, comme le racisme et le sexisme, sont omniprésent au quotidien dans toute la société. Il n’y a aucune raison pour que votre orga soit une exception. Vous reproduisez du validisme. Observer et montrer le validisme au sein de vos orgas est fondamental pour une prise de conscience – sans héroïsme et sans croire que votre ego sera touché.

1.4 Intégrer l’antivalidisme dans vos luttes

Féminisme ? Anticapitalisme ? Décolonial ? Syndicat ? Solidarité migrant.e.s ? Queers ? Luttes urbaines ? Autonomes ? mais quel rapport avec l’anti-validisme ?

On pourrait croire que cela n’a rien à voir. Et pourtant quelles que soit vos luttes de justice sociale, d’émancipation, radicales : les intersections avec le validisme sont énormes.

Quelques exemples d’intersections :

Dans votre orga, tout doucement (oui ça prend du temps, personne n’est parfait ni y arrive du 1er coup), la conscience du validisme grandit, tout le monde apprend, la parole se libère et progressivement. Progressivement l’orga et ses évènements deviennent de plus en plus accessibles.

Partie 2 – Organiser des manifs autrement

Quand votre orga fait une vraie place aux militant.e.s handies, qu’elles sont écoutées, crues et prises au sérieux, organiser une manif non validiste devient plus facile.

Voici une liste d’idées. Il n’y a pas de solution miracle, mais des besoins et priorités qui changent selon les moments, les situations, les personnes présentes.

2.1 Se rendre à la manif

Les centres des grandes villes sont parfait pour des manifs – mais tout le monde n’y a pas accès facilement.

Repérer un lieu de rendez-vous n’est pas facile pour les personnes aveugles ou dyspraxiques par exemple.

2.2 Trajet et toilettes

Avec une aide à la mobilité, on ne peut pas pratiquer tous les terrains à toutes les vitesses. Un trajet au revêtement lisse, sans pavés, sans marches, sans rues cabossées ni série de dos d’ânes est nécessaire (à vérifier avant de faire la déclaration de la manif).

2.3 Entendre quand on ne voit pas & Voir quand on n’entend pas

Les personnes Sourdes et malvoyantes sont quasiment tout le temps oubliées des manifs.

2.4 Prendre le temps de lire

Discours, slogans, mots d’ordre, appels à manifester… Une manif c’est revendicatif et plein de contenus compliqués. Pour que tout le monde comprenne, quel que soit l’âge, la maîtrise de nos jargons, le fait qu’on n’entende pas bien ou qu’on arrive en retard : imprimer les discours, revendications, slogans est essentiel.

On peut aussi inviter les voisins-voisines à lire à voix haute aux personnes autour.

2.5 Le boucan

Une manif, c’est beaucoup de monde, de mouvements, de bruits imprévisibles et intempestifs, des sono trop fortes, des bruits d’explosion de pétard, des chants très forts, des sirènes de stades qui déchirent nos tympans et sont un risque de santé mentale

2.6 La lumière

Les manifs, c’est souvent le risque de rester des heures au soleil.

2.7 L’anxiété

L’anxiété est très répandue. En manif elle est souvent redoublée par les risques d’interventions policières, la nasse, les charges, l’arrestation, les armes – ou celui d’être séparé.e de ses ami.e.s dans un mouvement de foule.

2.8 La grosse fatigue

Une des difficultés les plus courantes qui empêche de venir en manif est la fatigue. On est à bout de forces souvent avant même que le cortège démarre.

2.9 L’essentiel : une équipe d’accompagnant.e.s

Pour tout un tas de raisons, une grande équipe d’accompagnant.e.s est fondamentale. Elle est là pour informer, médier, expliquer, intervenir, mettre à l’écart voire demander de partir si rien d’autre ne fonctionne.

Partie 3 – Discriminations et harcèlements

Dans toutes nos manifs – comme dans toute la société – nous sommes confronté.e.s au racisme, sexisme, classisme, validisme, à la grossophobie et tant d’autres oppressions structurelles malsaines qui nous rongent de l’intérieur.

Quand on en parle, qu’on ose se lever et montrer le problème, on ne « scinde » pas le mouvement. On met juste en lumière à quel point la souche est pourrie et n’est pas une bonne base pour nos luttes.

Des formes les plus violentes jusqu’au micro agressions verbales, certaines personnes, surtout à l’intersection de plusieurs oppressions, sont particulièrement exposées, même au sein de vos manifs. Il n’y a pas d’immunité. C’est important de tout faire pour que vos manifs et vos mouvements ne soient pas des lieux où les violences, dénigrement et mépris sont tolérés.

3.1 Faire attention les un.e.s aux autres

 

En tant que personnes handies, PA, NA, malades chroniques, les discriminations et harcèlement prennent des formes bien spécifiques – différentes selon que le handicap est visible ou non, qu’il est (dé)valorisé ou non par l’entourage, que la personne est considérée comme dangereuse ou non. Il y a d’un côté le validisme bienveillant (mais malfaisant malgré tout) : louer le courage, « vous êtes tellement inspirant », « à ta place je pourrais pas », infantiliser, s’adresser aux accompagnateurices (aide de vie, partenaire, ami.e.s) au lieu de parler à la personne elle-même, etc. Il y a d’un autre côté le validisme malveillant (et tout aussi malfaisant) : mettre en doute, insulter, repousser, agresser.

Il est crucial que l’équipe d’accompagnement soit consciente des formes spécifiques que prend le validisme dans les cortèges de manifs et des fiertés, s’entraîne à les repérer, fasse des rappels réguliers audio et sur des flyers.

3.2 Paternalisme et Maternage

Oui, on a des fauteuils, des cannes, des déambulateurs, des médocs et oui, on va en manif. On se connaît, on connaît le contexte, on a des ressources et des savoir-faire et on se débrouille. Vous ne savez rien sur nous, pas la peine de nous décourager de venir.

3.3 Nous sommes neuroatypiques et psychoatypiques, pas dangereux

En particulier quand on est neuro- ou psychoatypique ou qu’on a une maladie neurologique, on peut avoir des comportements qui paraissent étranges et « pas normal ». Nos manières de marcher, de parler, de faire des mouvements inattendus, des mouvements répétitifs… c’est surprenant, vous n’avez jamais vu ça, mais ce n’est pas pour ça que nous sommes dangereuxses. Laissez-nous vivre notre fierté, notre lutte, notre colère comme nous le voulons. Si vous avez des doutes sur notre bien-être et que vous vous inquiétez, informez-vous auprès de l’équipe d’accompagnement.

3.4 Accepter de croire les handicaps invisibles

Lorsqu’une personne avec un trouble ou maladie chronique « invisible », qui ne sera pas identifié d’emblée comme « handie » manifeste un besoin ou une limite, il arrive souvent qu’elle ne soit pas crue. Qu’on lui demande de « prouver » quelque chose, dise qu’elle est une « chochotte », que « ouais t’as raison il fait chaud au soleil c’est le principe », et qu’on l’empêche d’avoir accès à ce dont elle a besoin. Cette atmosphère rend impossible la formulation des besoins, des vrais besoins, ceux qui font qu’on souffrira moins, moins longtemps. Il est très important qu’on apprenne à les prendre en compte collectivement : ce n’est pas seulement de la responsabilité individuelle de la personne de s’organiser (merci l’anarchisme individualiste de la loi du plus fort) ; ce n’est pas seulement la responsabilité de l’orga de tout prévoir et organiser, c’est aussi une responsabilité collective, de chacun.e (hommes cis compris) de voir comment on peut s’arranger.

Partie 4 – Informer, informer, informer

Tous vos efforts pour faire des manifs de moins en moins validistes seront encore plus réussis si la communication sur l’accessibilité est complète, précise, fournie en avance, sur place et après la manif.

4.1 Informer en amont

Sans information, les personnes handies ne sauront pas et ne viendront pas. Le but est d’informer sur tous les éléments listés ici. Qu’en sera-t-il de :

4.2 Informer pendant

Une fois sur place, tout le monde ne sera pas au courant de toutes les mesures d’accessibilité :

On ne saura pas où trouver l’aide humaine (or les manifs sont épuisantes). Des grandes chasubles fluos de couleurs différentes permettront de distinguer :

Les brassards sont minuscules et invisibles dans la foule, surtout depuis un fauteuil ou quand on a des problèmes de sensorialité ou de vision.

4.3 Informer après

Merci d’avoir lu jusqu’au bout.

Personne n’est parfait.e. Tout ça prend du temps de réflexion, de lecture, d’échanges d’expériences.  Si vous avez fait seulement quelques petites adaptation cette fois, la fois prochaine vous arriverez à en faire plus ! Ce zine a lui aussi certainement des défauts : n’hésitez pas à signaler et proposer des corrections, à le reprendre pour l’améliorer et le transformer. L’important c’est qu’on avance ensemble, chacun.e à son rythme.

Et comme il faut une bonne année de préparation pour mettre en place une manif non-validiste, on vous dit : à l’année prochaine !

Zine écrit à partir de l’expérience d’organisation de la Parade Handie/Fol.le.s de Berlin, enrichi des idées du twitter handi francophone.